La fable de la grenouille

Tout le monde connaît cette fable :

Si l’on plonge subitement une grenouille dans de l’eau chaude, elle s’échappe d’un bond ; alors que si on la plonge dans l’eau froide et qu’on porte très progressivement l’eau à ébullition, la grenouille s’engourdit ou s’habitue à la température pour finir ébouillantée. (wikipedia)

Cette fable, qui n’a rien de réaliste, sert à exprimer le concept d’habituation.

Elle peut-être mise en parallèle avec beaucoup d’autres métaphores : le concept de « Pied dans la porte » – (Robert Vincent Joule), l’expression « tu lui donnes ça, il te prend ça », et plus globalement tous les processus de surenchère.

De la « résignation acquise » à « l’inhibition latente », des processus complexes sont à l’œuvre.
Plus concrètement, c’est aussi le principe du crédit. Le coût n’est pas acceptable en une fois, alors il est dilué dans le temps en petites doses, au point même que, souvent, on en oublie le coût total. Le processus devient « indolore ».

La première question serait donc : pourquoi la nature a-t-elle fait ainsi ?

Loin de personnaliser la nature comme une main invisible et volontaire, il y a tout de même  fort à parier que ce processus d’accoutumance est en réalité un principe positif pour les êtres vivants.

Aussi, pourquoi est-ce plus facile de multiplier les petits pas que d’en faire des grands moins longtemps ?

Mon avis est qu’il s’agit d’énergie et de volonté (donc d’énergie aussi). L’habituation coûte moins cher à la biologie que l’adaptation en urgence à un événement singulier.  L’enfant apprend à marcher, il tombe et se relève, puis il n’a plus à se concentrer : le cerveau s’est « habitué » à contrôler les muscles de sorte qu’il n’y ait plus à y penser. L’habitude est acquise. Le processus ne coûte presque plus rien. Ce que nous appelons « habituation » est peut-être en fait et surtout le processus fondamental d’optimisation des coûts pour tout être biologique.

A cela s’ajoute que si en plus la grenouille est entrée librement dans la casserole, par un acte d’engagement [1] finement ficelé, alors le renforcement devient presque insurmontable : la grenouille est cuite : Elle a librement décidé de commencer son bain, elle ira jusqu’au bout, la surcouche morale scelle son destin.

Mais peu importe la biologie ou la psychologie des batraciens, ce n’est ni  le propos ni notre compétence, juste une façon de planter le décor grossièrement et d’avertir: Fondamentalement, le sujet de la fable est certainement autrement plus complexe qu’il n’y paraît.

La question qui se pose est donc : comment amener la grenouille à sortir et sauver sa peau ?

Examinons les différentes possibilités de ce problème : présupposons que nous sommes devant une casserole où cuit gentiment une grenouille qui semble heureuse et décidée d’y rester. A cela s’ajoute que nous ne pouvons pas sortir la grenouille manuellement, elle doit sauter toute seule hors de la casserole. La flamme est douce, le cuisinier s’est absenté…

Différentes options :

  • Parler à la grenouille pour lui expliquer son erreur
  • Faire sursauter la grenouille
  • Faire croire à la grenouille qu’un crocodile arrive
  • Challenger la grenouille qu’elle ne sait pas sauter très loin
  • Ralentir le feu
  • Augmenter le feu
  • Renverser la casserole
  • Dégager le cuisinier
  • Faire venir un vrai cuisinier
  • Lui montrer sa nourriture préférée à côté de la casserole.
  • Ajouter d’autres grenouilles à côté de la casserole pour qu’elle les entende et ait envie de les rejoindre

Examinons les inconvénients des cas :

Parler à la grenouille pour lui expliquer son erreur :

Il faut savoir parler « grenouille ». En cas d’échec, il y aura un renforcement du comportement.
Le cuisinier avisé fera en sorte qu’il y ait trop de bruits et d’informations contradictoires, multipliant les bonnes raisons de rester dans la casserole, au moins par un doute prudent et avisé.

Faire sursauter la grenouille :

En cas d’échec, elle se cachera sous l’eau.
Le cuisinier avisé mettra beaucoup d’eau pour que « aller sous l’eau » soit la solution la plus simple pour la grenouille.

Faire croire à la grenouille qu’un crocodile arrive :

Si elle ne le croit pas, elle ne croira plus aucun danger.
Le cuisinier avisé aura mis le label « blindage anti-croco » sur les parois de la casserole.

Challenger la grenouille qu’elle ne sait pas sauter très loin :

Le coup du génie dans la bouteille fonctionne toujours bien. Hélas, il faut une grenouille qui ait un minimum d’orgueil.
Le cuisinier avisé aura délivré un certificat de « ténacité grenouillesque exceptionnelle » à la grenouille.

Ralentir le feu

Aucun intérêt ne fait que retarder la cuisson.

Augmenter le feu

Trop risqué. Si la grenouille ne saute pas, elle cuit plus rapidement. Et nous en devenons le responsable de son funeste destin.

Renverser la casserole

De l’eau partout, peut-être même des brûlures. Des dégâts.
Le cuisinier avisé aura pris soin de sceller la casserole.

Dégager le cuisinier

Ne change rien à la cuisson.
Le cuisinier aura pris soin de ne revenir qu’à la fin grâce à un simple minuteur.

Faire venir un vrai cuisinier

Les grenouilles ne se cuisent pas de cette façon. L’intervention d’un cuisinier véritable peut changer la donne. Inconvénient : trouver un vrai cuisinier et qu’il ait le temps d’arriver.
Le cuisinier avisé aura pris soin d’être irremplaçable, au moins le temps d’un niveau de cuisson irrémédiable.

Lui montrer sa nourriture préférée à côté de la casserole.

Les grenouilles ont différents appétits. Il y a un risque de se tromper de nourriture.
Le cuisinier avisé aura placé dans la casserole tout ce dont a besoin la grenouille a minima.

Ajouter d’autres grenouilles à côté de la casserole pour qu’elle les entende et ait envie de les rejoindre

Voilà une possible solution. Que la grenouille perçoive l’appel de ses congénères libres pas loin de la casserole. Inconvénient : Si les grenouilles voisines sont silencieuses, ou croassent de douleur, la grenouille préfèrera rester dans la casserole.
Le cuisinier avisé placera, soit d’autres casseroles tout autour, soit des grenouilles maladives en liberté. Une grenouille heureuse en liberté devra être écartée au plus vite.

 

Il y a certainement bien d’autres solutions !
Quoi qu’il en soit, que l’étonnante richesse de cette gentille fable nous rappelle que, fort heureusement, nous ne sommes pas des grenouilles !

Bon appétit.

M.LAINE

 

Attention : Cette fable fonctionne dans tous les sens (elle peut se retourner contre celui qui l’utilise), n’apporte aucune réponse, juste de la réflexion…

Vous pouvez me proposer d’autres solutions possibles par mail, contenant obligatoirement la contre-mesure du cuisinier, et en m’indiquant, si je l’ajoute, la signature que vous voulez. Note: je ne répondrai pas à votre mail, sauf si j’ajoute votre proposition.

[1] « l’acte d’engagement » a été très bien décrit dans « la soumission librement consentie » – PUF 2017 .